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Les éternels (2018) Jia Zhang-Ke

par Neil 12 Février 2019, 01:30

Fiche technique
Film chinois
Titre original : Jianghu Ernü
Date de sortie : 27 février 2019
Genre : trahison romantique
Durée : 2h15
Scénario : Jia Zhang-Ke
Image : Éric Gautier
Musique : Lim Giong
Avec Zhao Tao (Qiao), Liao Fan (Bin), Zheng Xu (l’homme de Karamay), Casper Liang, Feng Xiaogang, Yi’nan Diao, Zhang Yibai ...

Synopsis : En 2001, la jeune Qiao est amoureuse de Bin, petit chef de la pègre locale de Datong. Alors que Bin est attaqué par une bande rivale, Qiao prend sa défense et tire plusieurs coups de feu. Elle est condamnée à cinq ans de prison. É sa sortie, Qiao part à la recherche de Bin et tente de renouer avec lui.

Mon avis : Regarde les femmes changer

Après vingt ans de mise en scène, Les éternels apparaît comme un jalon dans la carrière de Jia Zhang-Ke. Il choisit d’offrir à sa fidèle actrice Zhao Tao un rôle qui prolonge en quelque sorte ceux qu’elle a incarnés dans Plaisirs inconnus et dans Still life. Il choisit également d’ancrer son récit à Datong, une des villes les plus importantes de la province de Shanxi, où il est né. Cette région, située dans le nord-est du pays, a longtemps tiré sa richesse de l’’exploitation des mines de charbon, un des thèmes qui revient souvent dans les films de Jia Zhang-Ke. Ici, il tire son inspiration d’un genre chinois très populaire, le jianghu, qui prend pour personnages principaux des femmes et des hommes vivant en marge de la société. En l’occurrence, les deux protagonistes des Éternels gravitent dans la pègre locale.

Dans un tripot clandestin tenu par Bin, son compagnon, Qiao surveille les tables de jeu. Ils règnent sur ce petit monde de la pègre locale et sont respectés par toutes et tous. Quand elle retourne dans son village natal, Qiao se rend compte de la situation économique déplorable. Les mines de charbon ferment les unes après les autres, et son père essaye de lutter, en vain, contre les hommes au pouvoir, corrompus, qui n’écoutent pas les plaintes des ouvriers. De retour à Datong, Bin et Qiao organisent une soirée spéciale pour un homme d’affaire influent. Ils engagent spécialement pour l’occasion une danseuse et un danseur de salon, genre prisé par leur invité. Celui-ci donne à Qiao une liasse conséquente de billets pour qu’elle se fasse plaisir, en l’échange de faveurs rendues par Bin.

La simplicité et l’épure des Éternels est assez remarquable. Le récit se déroule sur plus de quinze ans, et l’on passe d’une époque à l’autre de façon très délicate, par des fondus enchaînés à peine perceptibles. Ainsi, de nombreuses ellipses émaillent le film sans que cela ne soit préjudiciable à la compréhension du récit : les personnages et leurs intrigues sont assez universels pour que l’on comprenne tout de suite les tenants et les aboutissants de chaque scène. De même, les personnages secondaires ne sont pas très nombreux, et n’ont pas une importance énorme : ceux que l’on suit, du début à la fin, sont Bin et Qiao, en particulier cette dernière d’ailleurs, qui est quasiment de chacun des plans du long-métrage. Mais cette sécheresse du récit, qui facilite la généralisation des histoires qui nous sont racontées, est aussi un des défauts du film.

Car cette pureté narrative (rappelée dans le titre, autant en français qu'en anglais : ash is purest white) freine le spectateur dans une potentielle identification aux personnages. Ceux-ci deviennent presque une esquisse, une coquille vide sur lesquels on peut projeter beaucoup de choses, ou bien rien du tout. Leurs motivations sont tellement universelles (aimer, survivre, trahir…) qu’elles oublient d’être incarnées. Et Jia Zhang-Ke ne facilite pas la tâche en ancrant Les éternels dans une actualité politique vibrante (la désindustrialisation, la construction du barrage des Trois-Gorges, qui menace les habitants et l'écosystème) mais fantomatique. Les événements sont cités pour être oubliés, comme si le réalisateur ne savait pas quoi choisir : le versant romanesque ou l’aspect documentaire, qui demeure une partie essentielle de tous ses films, mais qui ici a tout autant de mal à exister que la fiction qu’il construit autour.

Les qualités artistiques des Éternels demeurent tout de même indéniables. Bénéficiant du travail d’Éric Gautier, chef opérateur emblématique de la jeune scène française des années 1990, où il a travaillé, entre autres, avec Olivier Assayas ou Arnaud Desplechin, la photographie apporte une belle harmonie à cet ensemble hétérogène. Mais le film existe surtout grâce à l’interprétation de Liao Fan et de Zhao Tao, particulièrement de cette dernière. Elle parvient avec d’infimes modulations du regard à insuffler une large palette d’émotions à Qiao, et à la faire joliment évoluer au cours du temps. Si on peut parfois se sentir étranger au destin des personnages qu’ils incarnent, on ne peut qu’admirer la maîtrise de ces deux comédiens, qui sont aidés par une direction d’acteur très juste et par une mise en scène très élégante.

Ma note : **

Les éternels (2018) Jia Zhang-Ke
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