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Les amants crucifiés (1954) Kenji Mizoguchi

par Neil 23 Juin 2014, 05:09 1950's

Fiche technique
Film japonais
Titre original : Chikamatsu monogatari
Genre : amour sacrifié
Durée : 1h42
Scénario : Yoshikata Yoda et Matsutarô Kawaguchi d’après l’œuvre de Monzaemon Chikamatsu
Image : Kazuo Miyagawa
Musique : Fumio Hayasaka et Tamezô Mochizuki
Avec Kazuo Hasegawa (Mohei), Kyoko Kagawa (Osan), Eitaro Shindo (Ishun), Yoko Minamida (Otama), Eitaro Ozawa (Sukeemon), Haruo Tanaka (Dôki Gifuya)…


Synopsis : le Japon, 1684. Afin de sauver sa famille ruinée, Osan a épousé sans amour Ishun. Mais elle ne peut rien obtenir de son mari et fait appel à Mohei qui accepte de lui prêter de l'argent. Ils s'éprennent l'un de l'autre...

Mon avis : amours interdites au pays du soleil levant

Une vieille coutume féodale japonaise contraignait les femmes adultères à être crucifiées en place publique avec leur amant. Ce sujet délicat ne pouvait laisser insensible Kenji Mizoguchi qui charge son scénariste fétiche, Yoshikata Yoda d’adapter une œuvre du célèbre auteur de pièces pour marionnettes Monzaemon Chikamatsu traitant de ce sujet. Le réalisateur est alors dans la dernière partie de sa carrière, la plus faste, qui compte entre autres perles Les contes de la lune vagues après la pluie ou L’intendant Sansho. Auxquels il convient d’ajouter ce magnifique mélodrame qu’est Les amants crucifiés, un véritable petit bijou où Mizoguchi fait preuve d’une maîtrise de la mise en scène impressionnante.

Fait significatif, c’est l’insouciance de son frère qui va provoquer la chute de l’héroïne Osan. Il lui demande, à elle qui est mariée à Ishun, riche commerçant de Kyoto, de régler ses dettes ou la famille serait déshonorée. Sachant pertinemment que son mari ne supporterait pas de verser un sou de plus, elle se tourne vers Mohei, modeste employé de son mari. Celui-ci va commettre l’irréparable sous la forme d’une lettre de change falsifiée. Cependant, rongé par la culpabilité, il avoue tout à son patron qui imagine tout de suite une liaison entre sa femme et son employé. Acculés et effrayés, les deux innocents vont fuir ensemble pour éviter la sentence fatale. Quant à Ihun, pour éviter que la honte ne s’abatte sur son florissant commerce, il va tout faire pour rattraper Osan avant qu’on ne la découvre seule avec un autre homme.

Si j’osais je comparerais les différentes histoires imbriquées du début des Amants crucifiés aux amours malheureuses qui scellaient les destins des protagonistes d’Andromaque : le maître de maison Ishun convoite sa servante Otama, qui cherche de l’aide auprès de celui qu’elle aime, Mohei. Or, celui-ci aime en secret la maîtresse de maison Osan qui ignore tout des infidélités de son époux. Par un mécanisme très subtil cette situation ne pourra qu’empirer de façon dramatique et aboutir à une impasse digne des plus pures tragédies. Ici c’est l’injustice du système féodal japonais archaïque que Mizoguchi montre avant tout. Un système où les classes sociales se côtoient mais ne se mélangent pas : ainsi le maître de maison ne pourra avoir sa servante que comme concubine tandis que le modeste employé de maison Mohei n’oserait jamais au grand jamais convoiter publiquement une femme comme Osan. Leur fuite va briser de façon symbolique ce système, leur permettant paradoxalement d’accéder à une certaine liberté, eux qui sont recherché par toutes les polices.

Et comme tous les films de Mizoguchi, Les amants crucifiés met en avant aussi bien sûr l’inégalité dont sont victimes les femmes dans cette société : s’il est communément admis qu’un homme trompe sa femme allégrement, qu’une femme le fasse elle sera alors coupable d’office et condamnée avec son amant non moins qu’à la crucifixion. Le réalisateur choisit donc son parti en proposant un portrait de femme forte, subtilement incarnée par Kyoko Kagawa (qu’on avait pu voir en belle-fille généreuse dans Voyage à Tokyo). C’est en effet Osan qui tire son épingle du jeu dans ce film où les hommes apparaissent tantôt odieux (Ishun) tantôt lâches (Mohei). Avec un sens du rythme comme toujours impeccable et des images ensorcelantes, Mizoguchi réussit ici un de ses meilleurs films, arrivant avec une simplicité désarmante à moderniser cette vieille histoire (nombreux thèmes trouvent encore écho dans le Japon des années 50, voire même d’aujourd’hui) tout en nous laissant à voir un film stylisé et envoûtant.


Ma note : ****

Les amants crucifiés (1954) Kenji Mizoguchi

commentaires

Eeguab 24/06/2014 07:24

Bonjour Neil. Un chef d'oeuvre, immémorial et universel. J'aime bien ton analyse.

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