
Film américain
Genre : quête identitaire
Durée : 1h45
Scénario : Gus Van Sant, d’après l’œuvre de William Shakespeare
Directeur de la photographie : John J. Campbell et Eric Alan Edwards
Compositeur : Bill Stafford
Avec River Phoenix (Mike Waters), Keanu Reeves (Scott Favor), William Richert (Bob Pigeon), Grace Zabriskie (Alena), Udo Kier (Hans), Jim Caviezel (Employé de la compagnie aérienne)…
Synopsis : Scott et Mike sont prostitués et amants. Mais si Scott, dont le père est très riche et qu'il déteste, a un avenir tout tracé, Mike, quant à lui, traqué par ses souvenirs, sombre dans des crises de narcolepsie. (allocine)
Mon avis : Les errances magnifique du jeune paumé narcoleptique
L’idée qui trotte dans la tête de Gus Van Sant pour son troisième long-métrage semble à priori étonnante, voire audacieuse : mélanger dans un même film les univers de William Shakespeare et de Jack Kerouac. C’est pourtant avec ce scénario, qui plus est sur des prostitués de Portland qu’il se pointe devant les studio à la fin des années 1980. Ces derniers sont forcément réticents et lui proposent plutôt de financer Drugstore Cowboy. Le relatif succès du film permet tout de même au réalisateur de mener à bien My own private Idaho, en prime avec les deux stars montantes de l’époque que sont Keanu Reeves et River Phoenix. Notons au passage l’audace de ces derniers qui n’hésitent pas à interpréter deux homosexuels, de plus prostitués et marginaux.
Mike est un jeune homme qui fait le tapin et traîne avec une bande de marginaux dans la ville de Portland, Oregon. Parmi ceux-ci se trouve le beau Scott, le fils rebelle du maire, dont la désinvolture et le charisme attire tous ceux qu’il approche. Avec leur mentor, un homme extravagant nommé Bob, ils habitent dans un vieil hôtel désaffecté, échappent aux rafles de la police et traînent dans les cafés. Mike a quant à lui une idée obsédante : celle de retrouver sa mère, figure mythique qu’il a peu connue et qui lui manque terriblement.
Là réside le cœur même du cinéma indépendant américain, bouillonnant et incandescent. Gus Van Sant établit ici en quelque sorte un manifeste gay dans lequel peuvent aussi se reconnaître tous les marginaux. Les interviews de ces véritables prostitués de Portland, l’atmosphère de cet hôtel à la fois délabré et magnifique, le portrait de ces personnages en errance sont en parfaite filiation avec la beat generation de Jack Kerouac ou de William S. Burroughs. Mais ne retenir que cet aspect de My own private Idaho serait passer à côté de mille autre choses qui le composent. Le film échappe à toute classification traditionnelle : à la fois hommage au western et au road movie, à la tragédie shakespearienne et au drame quasi-romantique, il mélange les genres de façon remarquable.
On peut en effet entendre dans My own private Idaho des pans entiers de dialogue de pièces de Shakespeare (Henry IV et Falstaff en l’occurrence, ce qui amena certains critiques à rapprocher ce film à celui d’Orson Welles) tout comme des scènes ubuesques telle celle où Mike se déguise en groom pour exciter un vieux libidineux. L’originalité formelle est bien sûr d’une importance capitale, film de Gus Van Sant oblige : entre les scènes de sexe composées comme des portfolios, les gros plans sur une main épileptique, les travellings et autres petits jeux de caméras, le réalisateur s’amuse en innovant, sans paraître (encore) trop pédant. Signalons aussi une maîtrise déjà saisissante du cadrage et de la photographie.
On a un peu envie de dire que c’est ici l’apogée de la carrière de River Phoenix mort deux ans plus tard et qui réalise une performance époustouflante en paumé terriblement attachant. Keanu Reeves ne démérite pas non plus en cassant son image de play-boy lisse dans un rôle dur et complexe. Les thèmes évoqués, riches, tournent autour de la quête identitaire, entre un garçon qui recherche désespérément l’amour (de sa mère ou d’un autre, la scène centrale du feu de camp est à ce titre poignante de simplicité) et un autre qui rejette en bloc l’autorité paternelle, lui préférant un père adoptif qu’il s’empressera toutefois de rejeter une fois ses enseignements transmis. On peut donc voir My own private Idaho comme un rite de passage de l’adolescence à l’âge adulte, Scott préférant tourner le dos à son ancienne vie tandis que Mike assume pleinement son altérité et continue de tracer la route qu’elle lui fait mener.
Ma note : ****

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